DossierLe football belge face au défi des tribunes
Partie 2 sur 3 — Les raisons
Affluence : les raisons du manque d’engouement
Géographie, identité, infrastructures ou encore horaire des matchs : les causes derrière le manque de fréquentation des stades sont nombreuses.

Une fois le constat posé, il faut maintenant tenter d’expliquer pourquoi nos stades ne se remplissent pas plus. Un exercice loin d’être simple car les études sur le sujet n’existent pas. « On manque de données et les clubs non plus n’ont pas d’analyse », constate Jean-Michel De Waele, politologue à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste des rapports entre sport et politique. « Mais c’est un phénomène troublant et une réalité : en Belgique, les stades sont peu remplis. »
L’impact géographique
Jean-Michel De Waele avance une première piste pour comprendre l’incapacité qu’ont les clubs belges à garnir leurs tribunes et elle tient de la géographie. « En Belgique, on retrouve peu de clubs de première division dans les grandes villes. Il y a deux clubs à Bruxelles, deux à Bruges (même si Bruges n’est pas une grande ville), mais ni Liège, ni Anvers, ni Gand n’ont des derbies au plus haut niveau. À côté de ça, on a Saint-Trond, Westerlo, qui sont plutôt des gros villages ou des petites villes. » Il y aurait donc un décalage manifeste entre les lieux où se trouvent les supporters et les clubs aujourd’hui, ce qui était moins le cas dans le passé. « Il faut voir où étaient installés ces clubs : près des charbonnage, au plus près de la classe ouvrière. Anvers avait plusieurs clubs en D1, Liège aussi. Les derbies amenaient de la vie. Depuis, la vie a terriblement changé. »
Dans le prolongement de cette hypothèse, on peut aussi se demander si la Belgique ne compte tout simplement pas trop de clubs professionnels, tout du moins au sein de l’élite. « La densité est trop grande et cela entraine de grosses difficultés dans un petit pays. La Flandre occidentale en est un bon exemple. La Suisse et l’Ecosse ont un petit championnat (ndlr : 12 équipes), mais nous, on ne veut pas de ça. » Combien de clubs faudrait-il idéalement ? Difficile à dire. « Mais quand on voit Dender l’an dernier en D1 ou Seraing en D2, c’est triste, ça ne peut pas tenir financièrement. »
Survolez un logo pour voir les habitants de sa zone ; cliquez dessus pour afficher (ou retirer) sa zone.
Note méthodologique : ce modèle comporte certaines limites à connaître. L’indice d’attractivité de Lommel SK étant nul (le club n’a jamais évolué en D1 sur la période étudiée), le modèle ne lui attribue aucun territoire propre dès qu’un concurrent couvre la même zone — un résultat qui illustre une limite du modèle plutôt qu’une réalité du terrain. De même, le Cercle Bruges, qui partage son stade avec le Club Bruges, n’obtient aucun territoire exclusif, son voisin étant systématiquement jugé plus attractif à distance égale.
Source : OpenStreetMap, Statbel ; relevés au 24 septembre 2026
Zones potentielles : elles montrent qui peut rejoindre le stade, pas où habitent les spectateurs. Temps de trajet en voiture, sans trafic (OpenStreetMap, Valhalla), hors transports en commun et sans le retour de nuit ; zones coupées à la frontière. Public potentiel : 4 % des habitants de la zone (Belgique uniquement, Statbel 2025), une hypothèse de travail et non une mesure. Partage entre clubs : modèle de Huff, selon l’attractivité des clubs et le temps de trajet (β = 1,5).
Voir les données
Pour objectiver cette intuition, nous avons voulu mesurer précisément cette densité. En construisant une zone de chalandise d’une heure de trajet autour de chaque stade de D1 et en croisant ces zones avec la population belge, un chiffre confirme d’emblée le constat de De Waele : 94,2 % des Belges vivent dans une zone où au moins deux clubs de première division se disputent le même bassin de supporters potentiels. À peine 3,3 % de la population n’est couverte que par un seul club, et 2,5 % — pour l’essentiel dans la province de Luxembourg — ne se trouve à moins d’une heure d’aucun stade de Jupiler Pro League.
Ce chiffre dépend toutefois du seuil choisi. À 30 minutes de route, 40,2 % des Belges seulement se trouvent à portée d’au moins deux clubs de première division, 35 % d’un seul et près d’un quart d’aucun. « Il n’existe pas de seuil universel que je transposerais aux clubs belges », prévient Nico Van de Weghe, professeur de géographie à l’Université de Gand (UGent). Pour lui, 30 ou 60 minutes sont des choix d’analyse, pas des limites établies. Ces zones sont de plus potentielles : elles décrivent les personnes qui peuvent raisonnablement rejoindre un stade, pas l’endroit où habitent réellement ceux qui s’y rendent. Seules des données des clubs sur l’origine de leurs spectateurs (idéalement ceux qui viennent vraiment, et pas seulement les abonnés) permettraient de passer de l’un à l’autre. Les temps de trajet sont calculés en voiture, sans trafic.

Nico Van de Weghe, professeur de géographie à l’Université de Gand. © GR
« Les supporters ne choisissent pas nécessairement le club le plus proche, et les attachements établis ne sont pas facilement interchangeables », rappelle Nico Van de Weghe, qui déconseille de répartir la population d’une région à parts égales entre ses clubs. Pour en tenir compte, nous avons appliqué un modèle de Huff qui répartit la population de chaque zone contestée entre les clubs concurrents, proportionnellement à un indice d’attractivité (combinant résultats sportifs sur dix ans et ancienneté en D1 sur la période 2016-2017 à 2025-2026) et inversement à la distance. Résultat : Bruxelles est, sans surprise, la zone la plus disputée du pays — un Bruxellois se trouve en moyenne à moins d’une heure de 9,4 clubs différents, l’Union et Anderlecht s’y partageant à eux deux les deux tiers des habitants. Le triangle Anvers-Malines-Louvain n’est pas loin derrière (8,8 clubs par habitant dans le Brabant, 7,1 en province d’Anvers), une densité qui y écrase littéralement les petits clubs : OH Louvain ou KV Malines y perdent plus de 85 % de leur bassin brut face à la concurrence.
À l’inverse, un seul club tire véritablement son épingle du jeu grâce à l’absence de concurrents proches : le Standard, dont la zone brute est pourtant deux fois plus petite que celle de l’Union, se retrouve après répartition avec davantage d’habitants captifs (1,09 million, devant les 1,04 de l’Union) — profitant de sa position de quasi-monopole sur la province de Liège, où aucun autre club de D1 ne vient lui disputer son public.
- Club Bruges52,310,079,8 %
- Genk33,86,367,8 %
- Saint-Trond25,72,668,7 %
- Standard22,36,162,6 %
- La Gantoise15,22,368,8 %
- Westerlo12,31,467,1 %
- Cercle Bruges10,52,016 %
- Malines10,52,276,5 %
- Antwerp10,12,143,7 %
- Anderlecht9,42,886,7 %
- Zulte Waregem9,21,849,1 %
- Charleroi7,81,545,1 %
- OH Louvain7,21,066,3 %
- RAAL La Louvière6,41,372,3 %
- Union Saint-Gilloise4,71,378,5 %
Source : Transfermarkt (affluences, saison 2025-2026), Statbel (population, 2025), OpenStreetMap
Lecture : le chiffre indique combien de spectateurs sont présents en moyenne à chaque match pour 1 000 habitants vivant dans la zone. Ce n’est pas la part des habitants qui vont au stade : une partie du public vit hors de la zone, les supporters visiteurs sont comptés, et une même personne compte à chaque match auquel elle assiste. Les zones se recoupent (les deux clubs bruxellois, ou le Club Bruges et le Cercle Bruges, partagent les mêmes habitants). Temps de trajet en voiture, sans trafic. Là où le stade est presque plein, le chiffre dit autant la taille du stade que l’attrait du club. Dender (relégué) et les clubs promus (Courtrai, Beveren, Lommel) ne figurent pas dans ce graphique.
Voir les données
Enfin, le lieu d’implantation du stade et son accessibilité sont des facteurs qui jouent également. Une enceinte plantée au cœur de la ville comme le Lotto Park d’Anderlecht ou le Stade Mariën de l’Union Saint-Gilloise ont des atouts que n’ont pas le Kuipje de Westerlo, situé en bordure de la ville, au milieu des champs. « Se rendre au stade est parfois compliqué. En Belgique, les trains ne circulent pas tard. Un supporter de Charleroi qui habite à Bruxelles et qui n’a pas de voiture, c’est difficile. »
Nico Van de Weghe, de l’UGent, confirme le poids de ces critères : « Un stade en dehors du centre-ville peut être pratique pour certains supporters et difficile pour d’autres. Les liaisons routières, les transports publics, le parking et le retour après un match en soirée comptent tous. » Selon lui, le temps de trajet et sa fiabilité en disent plus que les kilomètres : « Un court trajet avec des correspondances difficiles peut être un plus grand obstacle qu’un trajet plus long mais direct. »
Cliquez sur le logo d’un club pour voir sa gare la plus proche, ses accès autoroutiers et les lignes de bus, de tram et de métro de son stade.
Club Bruges et Cercle Bruges · Stade Jan Breydel, Bruges
- Gare la plus proche
- Brugge, 3,3 km (42 min à pied)
- Autoroute
- E40, sortie 8 Brugge (6,5 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus3430311312318319
Union Saint-Gilloise · Stade Joseph Mariën, Forest (Bruxelles)
- Gare la plus proche
- Forest-Est, 1,4 km (18 min à pied)
- Autoroute
- Ring R0, sortie 16 Sint-Pieters-Leeuw (4,5 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Tram188297Bus485254
Saint-Trond · Stayen, Saint-Trond
- Gare la plus proche
- Sint-Truiden, 1,0 km (14 min à pied)
- Autoroute
- E40, sortie 28 Landen (22,7 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus1216567668
RSC Anderlecht · Lotto Park, Anderlecht (Bruxelles)
- Gare la plus proche
- Anderlecht, 2,5 km (33 min à pied)
- Autoroute
- Ring R0, sortie 15 Anderlecht-Pede (2,5 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Métro5Tram7581Bus4649537489571572R10R16R18
KAA La Gantoise · Planet Group Arena, Gand
- Gare la plus proche
- Merelbeke, 3,4 km (43 min à pied)
- Autoroute
- E17, sortie 9 UZ Gent (5,2 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus19
KV Malines · AFAS Stadion Achter de Kazerne, Malines
- Gare la plus proche
- Mechelen-Nekkerspoel, 1,0 km (13 min à pied)
- Autoroute
- E19, sortie 8 Rumst (7,1 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus33061306
KRC Genk · Cegeka Arena, Genk
- Gare la plus proche
- Genk, 6,1 km (1 h 21 à pied)
- Autoroute
- E314, sortie 31 Genk-Centrum (6,3 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus15
Standard de Liège · Stade Maurice-Dufrasne, Liège (Sclessin)
- Gare
- Liège-Guillemins, 3,3 km (44 min à pied)La gare de Sclessin, à 1,2 km, n'a aucun train le week‑end.
- Autoroute
- N63 (voie rapide) Ougrée (0,6 km) · A604 Jemeppe (3,0 km) · E25, sortie 37 Val Benoît (3,0 km)
- Lignes à moins de 500 m
- TramT1Bus891043444556588889909194
Sporting Charleroi · Stade du Pays de Charleroi, Charleroi
- Gare la plus proche
- Charleroi-Ouest, 1,6 km (22 min à pied)
- Autoroute
- Ring R9, sortie 2 Porte de Piges (1,1 km)
- Lignes à moins de 500 m
- MétroM1M2M3M4Bus131825355071154158710
KVC Westerlo · Het Kuipje, Westerlo
- Gare la plus proche
- Olen, 10,3 km (2 h 20 à pied)
- Autoroute
- E313, sortie 24 Geel-Oost (10,9 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus51a54545
Royal Antwerp FC · Bosuil, Anvers (Deurne)
- Gare la plus proche
- Antwerpen-Luchtbal, 4,7 km (1 h 03 à pied)
- Autoroute
- Ring R1, sortie 2 Deurne (5,9 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus1933
OH Louvain · Den Dreef, Louvain (Heverlee)
- Gare la plus proche
- Heverlee, 0,9 km (12 min à pied)
- Autoroute
- E314, sortie 15 Leuven (6,4 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus2101112161879178179520521522523524525526529537539631
SV Zulte Waregem · Elindus Arena, Waregem
- Gare la plus proche
- Waregem, 1,4 km (19 min à pied)
- Autoroute
- E17, sortie 4 Deerlijk (7,2 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus1112135859707585710851852853
RAAL La Louvière · Easi Arena, La Louvière
- Gare la plus proche
- La Louvière-Centre, 2,1 km (27 min à pied)
- Autoroute
- A501 La Louvière (3,5 km) · E42, sortie 19 Manage (4,1 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus2325263033353637388284107132133134136167822
SK Beveren · Freethiel, Beveren
- Gare la plus proche
- Beveren, 1,7 km (23 min à pied)
- Autoroute
- R2, sortie 10 Waaslandhaven-Zuid (6,4 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus82838485
KV Courtrai · Guldensporenstadion, Courtrai
- Gare la plus proche
- Kortrijk, 1,7 km (23 min à pied)
- Autoroute
- Ring R8, sortie 9 Gullegem (3,8 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus4621224050a50b60221502604
Lommel SK · Soevereinstadion, Lommel
- Gare la plus proche
- Lommel, 3,5 km (47 min à pied)
- Autoroute
- N71 (4,7 km)
- Lignes à moins de 500 m
- Bus29472711713828829
Source : OpenStreetMap ; relevés au 24 septembre 2026
Distances jusqu'à la gare et jusqu'à l'accès autoroutier (ou voie rapide) les plus proches, d'après OpenStreetMap. Lignes de bus, tram et métro ayant un arrêt à moins de 500 m du stade.
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Des stades pas adaptés ?
Les stades, justement, répondent-ils aussi aux attentes des supporters ? Là encore, le manque de données rend les affirmations difficiles. « On n’a pas d’étude robuste sur qui va au stade », regrette Jean-Michel De Waele. Malgré tout, on peut avancer des hypothèses intéressantes pour tenter de dessiner les contours d’une réponse.
Contrairement à beaucoup de pays, la Belgique a largement manqué le tournant de la modernisation de ses infrastructures dans les années 1990. L’Euro 2000 aurait dû être l’occasion – comme l’ont fait les Pays-Bas, le Portugal en 2004, l’Allemagne en 2006 ou la France en 2016 – de repenser complètement les stades à Bruxelles, Bruges, Charleroi et Liège, les villes hôtes du côté noir-jaune-rouge, en profitant des capitaux de l’UEFA. Hélas, au lieu de construire de nouvelles enceintes tournées vers le futur et les changements d’habitude, la Belgique s’est contentée de modestes rénovations. Le retard n’a pas été comblé, il a été accentué. « Les stades sont vieux, pas bien aménagés et ne répondent pas aux attentes du public au XXIe siècle », souffle De Waele. À l’exception de quelques enceintes récentes ou rénovées, dont celle de Gand, la Belgique dispose de peu de stades répondant aux standards actuels en matière de confort et d’expérience spectateur.
À ce titre, les cas de La Gantoise et de la RAAL, et potentiellement ceux à venir du Club Bruges et de Charleroi, montrent qu’un nouveau stade permet de connaître un boom dans ses affluences. Mais Jean-Michel De Waele tempère. « On voit, après quelques années de moins bons résultats, que Gand a plus de mal à remplir son stade. C’est étonnant, car Gand est une ville active, étudiante, avec un club qui vit bien. À l’inverse, Anderlecht et le Standard, qui sont en crise, continuent à remplir leur stade. » Un nouveau stade est donc un bon point de départ, mais il faut ensuite fidéliser son public.
« Ce qui fait durer, ce qui attire, ce sont les résultats — que ce soit par les revenus de la Ligue des Champions, les résultats en championnat ou les sponsors », avance Mathieu Cabannes, l’un des concepteurs du futur stade du Club Bruges avec le bureau parisien d’architecture SCAU. « Certains clubs arrivent à se maintenir dans une dynamique de résultats élevés en permanence, et ça crée une forme d’écosystème qui se nourrit d’un cercle vertueux. »
Un déficit dans la fidélisation
La fidélisation est peut-être l’un des éléments centraux de la problématique du remplissage des stades. « Et je ne comprends pas que les clubs ne travaillent pas plus sur le sujet pour comprendre pourquoi les gens ne se rendent pas plus au stade », s’étonne De Waele. « Le lien affectif entre le public et les clubs n’est pas assez grand. Même les crises et les défaites peuvent le renforcer. »
Le premier levier, le plus évident, reste celui des résultats. Une bonne saison peut attirer davantage de monde au stade, mais c’est sur la durée que se construit un véritable public. « Il faut parfois 10 ou 15 ans de succès pour se construire un vrai public », note le chercheur, qui prend notamment l’exemple de l’Union Saint-Gilloise. « Ils ont su se reconstruire un public, mais il faudra voir dans le futur, quand ils auront une moins bonne saison, si ces supporters continuent de venir. Même chose avec La Louvière. » Anderlecht, le Club Bruges et le Standard ont, eux, dominé le football belge pendant des années et ont ainsi pu constituer un noyau de supporters solide. « Quand Zulte Waregem a joué le titre, son stade était plein. Mais aujourd’hui ? », poursuit-il.
« Il faut parfois 10 ou 15 ans de succès pour se construire un vrai public »
Jean-Michel De Waele
Les résultats ne suffisent pourtant pas à expliquer les différences entre les clubs. Le Club Bruges, par exemple, a historiquement attiré davantage de monde que le Cercle, notamment parce qu’il représentait davantage les classes ouvrières brugeoises. « Certains clubs ont toujours eu du public, d’autres moins. » Derrière la fréquentation se cache donc aussi une question d’identité : un supporter doit pouvoir se reconnaître dans le club qu’il soutient, au-delà du simple aspect local.
Une dimension particulièrement importante en Belgique, où l’attachement à la commune reste fort. « Les gens sont très municipalistes et sont attachés à leur commune. Saint-Trond et Zulte-Waregem sont les plus gros dans leur coin, mais parviennent-ils pour autant à créer une identité ? » À l’inverse, le cas de Charleroi interroge. Malgré une implantation dans une grande ville et un potentiel démographique important, le Sporting peine à remplir son stade. « C’est quoi, aujourd’hui, être supporter de Charleroi ? Sur quoi construisent-ils leur identité ? Ce club est un mystère, alors qu’il a des atouts pour attirer du monde. »
L’Union Saint-Gilloise offre, à l’inverse, un exemple intéressant de reconstruction identitaire. « Ils ont compris qu’il fallait se positionner comme le club des Bruxellois, par rapport à Anderlecht qui était plus tourné vers le Pajottenland et le Brabant flamand. » Mais cette identité ne se décrète pas entièrement. « Ça ne se crée pas de nulle part », rappelle De Waele. L’histoire du club, son implantation et le public qu’il a historiquement représenté jouent également un rôle.

Jean-Michel De Waele, politologue à l’ULB. © GR
Les fusions constituent à ce titre un autre cas particulier du football belge. La création de Genk, issue de la fusion entre Winterslag et Waterschei, a fonctionné notamment parce que le club s’est rapidement installé au sommet du football belge. « Genk a eu la chance d’être rapidement champion et de s’installer dans le haut du tableau, mais sinon, on perd une partie des supporters en cours de route », estime De Waele. Dans un pays où les supporters sont particulièrement attachés à l’histoire et au matricule de leur club, une nouvelle entité doit donc parvenir à proposer suffisamment de repères pour recréer un sentiment d’appartenance.
Enfin, la fidélisation passe aussi par l’expérience vécue au stade. « Un jeune qui va dans un stade de mauvaise qualité pour la première fois et qui enchaîne trois 0-0 de suite, sous la pluie, en plein mois de novembre, est-ce qu’il va vouloir revenir ? » Pour De Waele, les clubs doivent parvenir à créer quelque chose autour de la rencontre, sans nécessairement tomber dans l’américanisation du sport. « Je ne pense pas que les shows de lumière soient ce que le public attend. »
L’ambiance générale peut également jouer. « Le football conserve cette image du supporter masculin, viril, qui boit de la bière. À Anvers, Bruxelles ou Liège, une partie de la population peut ne pas avoir la même culture. » Là encore, le problème n’est donc pas uniquement de faire venir un spectateur une première fois, mais de lui donner suffisamment de raisons de revenir.
Ce constat, la Pro League elle-même semble le confirmer. Dans une recherche menée avec le bureau WhyFive en 2024 et présentée aux clubs, l’institution reconnaît que « notre football est considéré comme la plateforme ultime pour créer une connexion, tant à grande échelle qu’au niveau personnel. Il charme par sa reconnaissabilité et sa proximité. La connexion avec des joueurs talentueux offre également la possibilité d’établir un lien avec des communautés. » Mais la même étude pointe des freins qui recoupent directement les observations de Jean-Michel De Waele : « la couverture médiatique négative, la perception autour des débordements et la peur qui y est associée, une impression de fermeture et un manque de reconnaissance sont des obstacles à la fréquentation des stades. »
Concurrence importante
Mais le football belge fait aussi face à une grosse concurrence. Le week-end, on peut faire autre chose qu’aller au stade avec un développement importants des loisirs les dernières décennies. Cela demande donc un vrai travail. Or, « les clubs n’ont pas de politique à ce niveau. Ils pensent que trois bons résultats suffisent. »
On entend parfois que se rendre au stade est cher, alors qu’on peut regarder le match à la TV, parfois avec plus de confort. « Cet argument ne tient pas », juge De Waele. « En Allemagne, en troisième division, il y a des clubs qui jouent devant 35 000 personnes. Le facteur qui fâche, c’est la qualité du spectacle proposé. » D’ailleurs, quand on s’intéresse aux prix pratiqués par les clubs, et même si certaines places peuvent effectivement être très chères, cela peut rester véritablement bon marché. Courtrai et Beveren, par exemple, proposent des abonnements à moins de 200 euros dans les tarifs standards. Et ces prix peuvent encore baisser grâce aux formules pour les jeunes, les étudiants. Et certains clubs pratiquent même des tarifs pour les familles. Toutefois, il est vrai que pour une famille, cela peut vite représenter un certain budget.

Face à l’écran, le match à l’étranger fait concurrence au stade. © GR
Là où le sociologue du sport reconnaît que la TV peut être une concurrente, c’est pour l’offre internationale qu’elle peut proposer. Aujourd’hui, que ce soit de manière légale ou non avec l’IPTV, on peut regarder facilement des matchs des plus grands championnats. Que pèse un Courtrai – Saint-Trond à côté d’un Liverpool – Manchester City s’ils se jouent à la même heure ?
Cela nous amène à un autre point soulevé par Jean-Michel De Waele, l’internationalisation du supportérisme. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des gens être supporter d’un club à l’étranger sans l’être en Belgique. « Il y a moins d’engagement », constate-t-il. « On est passé d’un supportérisme où on soutien le club où on vit et celui de sa région au haut niveau à supporter son club de village et un club étranger. Ce sont des supporters softs qui ne vont pas au stade. »
Problème d’horaire ?
Autre piste soulevée par le politologue de l’ULB, ce sont les horaires des matchs. Traditionnellement, on joue le samedi soir en Belgique. Avec la diffusion des matchs, les plages horaires se sont multipliées et les rencontres se jouent désormais du vendredi soir au dimanche soir, chaque match (ou presque) ayant une heure différente. « Aucun ne convient à tout le monde, mais certains conviennent mieux que d’autres », indique Olivier Smeets, directeur de la communication au Standard de Liège.
Toutefois, cette atomisation des horaires de match est-elle bénéfique ? Du côté du diffuseur DAZN, on avançait à l’époque que cela permettait aux supporters de pouvoir regarder plusieurs matchs à la suite. Au détriment de la venue au stade ? En Allemagne et en Angleterre, où le succès est plus qu’au rendez-vous, on joue pourtant le samedi et le dimanche en après-midi et tout le monde à la même heure.
Et justement, une étude menée en 2015 par Chang Wang (KU Leuven), Dries Goossens (Université de Gand) et Martina Vandebroek (KU Leuven), The impact of the soccer schedule on TV viewership and stadium attendance: Evidence from the Belgian Pro League, avait pour but de comprendre comment les caractéristiques du calendrier pouvaient influencer la fréquentation des stades par les supporters. Elle montre que celui-ci n’est pas neutre et que les supporters ont une préférence pour certains créneaux et une aversion marquée pour d’autres. « Le mercredi à 20h30 et le dimanche à 20h30 ne sont pas de bons créneaux pour la fréquentation des stades. À l’inverse, le samedi à 18h et 20h, ainsi que le dimanche à 14h30 et 18h, sont privilégiés par les spectateurs », peut-on y lire.
- Mercredi 20h30−0,78
- Vendredi 20h30+0,06
- Samedi 18h+0,16
- Samedi 20h+0,77
- Dimanche 14h30+0,15
- Dimanche 18h+0,21
- Dimanche 20h30−0,57
Source : Wang, Goossens et Vandebroek (2015)
Enquête en ligne auprès de 307 supporters fréquentant les stades, saison 2013-2014. Score estimé par un modèle de choix : 0 correspond à un créneau moyen, seuls les écarts se lisent.
Voir les données
« La Pro League doit arbitrer entre les demandes de la police, celles de la télévision, celles des clubs, etc. L’affluence dans les stades est l’un des éléments pris en compte, mais ce n’est qu’un élément parmi d’autres », explique Dries Goossens, professeur à l’Université de Gand, qui a par ailleurs travaillé à la conception des calendriers du championnat de 2006 à la saison dernière. « J’ai souvent l’impression que la police passe en premier. Parce que la police — ou les bourgmestres — peuvent interdire certains matches s’ils sont considérés comme dangereux à une certaine date. Ensuite vient la télévision, je suppose parce que les diffuseurs paient beaucoup d’argent à la Pro League. Et ce n’est qu’ensuite que viennent les clubs et l’affluence dans les stades. »
Toutefois, l’étude tempère et rappelle que « la décision d’un supporter de se rendre ou non au stade est influencée par beaucoup plus de facteurs que celle de regarder un match à la télévision ».
Tradition moins forte ?
Et si, tout simplement, se rendre au stade était moins une évidence pour les supporters belges ? « Faire bouger les fans est compliqué chez nous », constate Jean-Michel De Waele. « Il manque vraiment ce lien émotionnel entre les amateurs de football et le club qu’ils supportent. Cela dépend aussi de la culture locale. »
Mais plus globalement, derrière les noyaux durs restreints, il constate que le supporter en Belgique est ce qu’on pourrait qualifier « un supporter de la victoire, plus qu’ailleurs. Et c’est valable aussi pour les Diables Rouges. Il y a une culture familiale qui disparait un peu car il n’y a pas de politique pour renouveler la base. »
Et ailleurs ?
La Belgique et sa Jupiler Pro League sont-elles des exceptions ou s’inscrivent-elles dans une tendance plus large ? Une comparaison avec quelques championnats européens permet de relativiser le constat belge. Le tableau ci-dessous met en regard la fréquentation moyenne et le taux de remplissage de neuf compétitions : nos voisins français, allemands et néerlandais, mais aussi plusieurs pays dont la population est comparable à celle de la Belgique.
- AllemagneBundesliga42 30896,9 %
- FranceLigue 127 55581,7 %
- Pays-BasEredivisie19 70695,7 %
- SuisseSuper League12 38563,3 %
- PortugalLiga Portugal11 97967,1 %
- SuèdeAllsvenskan10 98265,7 %
- GrèceSuper League 18 03934,9 %
- TchéquieChance Liga6 21561,4 %
- HongrieNemzeti Bajnokság4 35750,4 %
Voir les données
Les écarts sont considérables. L’Allemagne et les Pays-Bas se distinguent par des stades très largement remplis (plusieurs sont à 100 % ou très proches), tandis que la France affiche également une fréquentation largement supérieure à celle de la Belgique. À l’inverse, la Grèce et la Hongrie présentent des niveaux nettement inférieurs. Entre ces deux extrêmes, le Portugal, la Suisse, la Suède et la Tchéquie se situent dans une zone plus proche de la Belgique.
La Belgique n’est donc pas une anomalie européenne. Avec une moyenne de 10 827 spectateurs par match et un taux de remplissage de 60,5 % en 2025-2026, elle se situe plutôt dans le milieu du groupe des championnats comparables. Elle est toutefois devancée par plusieurs pays de taille similaire, notamment le Portugal et la Suisse, tant en affluence moyenne qu’en occupation des enceintes.
Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence. La taille des stades, le nombre de clubs, la concentration du public autour de quelques grandes équipes, les résultats sportifs, les infrastructures ou encore les habitudes culturelles varient fortement d’un pays à l’autre. Cette comparaison permet donc surtout de situer la Belgique : le manque de fréquentation n’est pas un phénomène exclusivement belge, mais il existe ailleurs des modèles qui parviennent à attirer et à fidéliser davantage de spectateurs. Reste à comprendre pourquoi.
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