Stijn Francis : « De plus en plus de gens malhonnêtes entrent dans le milieu des agents »
Agent le plus influent du football belge à l’heure actuelle, Stijn Francis est derrière les transferts estivaux de Karetsas, De Cat et Openda. Il porte un regard critique sur son métier et le monde qui l’entoure.

Stirr Associates est la première agence belge du classement Transfermarkt de l’été : 17e au monde en valeur de marché des transferts (141,6 millions d’euros), avec 28 transferts dont ceux de Kostas Karetsas, Nathan De Cat, Loïs Openda et Jarne Steuckers, pour environ 86 joueurs représentés. À sa tête, Stijn Francis, ancien joueur devenu avocat puis agent, revendique une méthode : peu de joueurs, de la transparence, une relation personnelle. Il parle aussi, sans filtre, de corruption, d’argent sale et de conflits d’intérêts.
Un été à 28 transferts
Votre agence a fait un été hors norme. Comment s’organise un mercato pareil ?
On ne le fait pas seul : il y a toujours toute une équipe. Un vrai transfert d’été commence dès novembre-décembre de l’année précédente, mais c’est très tôt. Certains clubs veulent déjà connaître les conditions, alors que beaucoup de choses peuvent changer d’ici la fin de la saison. Le vrai travail, les rendez-vous, les appels, les réunions, se fait plutôt de fin février à fin avril. On demande aux clubs : quels sont vos besoins ? Quel profil cherchez-vous ? Ce joueur ne vous intéresse pas ? Et on recontacte, on recontacte.
Ensuite, les clubs ont une liste d’un, deux, trois joueurs. Si ton joueur n’est pas le numéro un, tu subis des choses que tu ne contrôles pas : s’ils n’arrivent pas à signer leur numéro un, ils passent au deux. Ils ne le disent pas comme ça, mais tu le sais. Chaque championnat a son propre timing : les Allemands bougent tôt, les Italiens tard, parce que les directeurs sportifs changent en juin et les coachs début juillet. Cette année, les grands championnats ont démarré leur préparation vraiment tard, entre le 15 et le 20 juillet.
L’été est donc paradoxalement une période plus calme ?
C’est calme et pas calme. Tu peux avoir une semaine avec neuf transferts, puis deux semaines avec un seul. En été 2025, on a fait cinq transferts dans les trois derniers jours : là, c’est vraiment compliqué. Tout le monde pense qu’on travaille le plus en été, c’est vrai, mais avec des moments très calmes. Il y a des jours à six heures, des jours à vingt-quatre.
Transfermarkt vous place 17e au monde et première agence belge, avec 86 joueurs, alors que les premiers en ont plus de 1 000. Comment l’expliquez-vous ?
C’est d’abord du timing : il faut que plusieurs joueurs d’une certaine valeur fassent leur transfert au même mercato, et personne ne décide ça. On l’a fait pour la troisième fois. On a calculé que, tous les 18 à 24 mois, chaque joueur a une transaction : il prolonge ou il part. Donc, quand les gros dossiers tombent ensemble, ça se voit. Nathan De Cat aurait pu rester encore un an ; il a fait son transfert.
Mais il faut aussi de la chance. Il y a un joueur qui valait 50 ou 60 millions et qui n’est pas parti : il a dû rester. Les très grandes agences ont toujours des joueurs qui bougent parce qu’elles en ont mille. Nous, on essaie de se positionner entre les petits et les grands, et par conséquent, nous apparaissons dans ce classement tous les deux, trois ou quatre ans.
- 1The-Team907,5
- 2CAA Stellar626
- 3Unique Sports Group530
- 4CAA Base446,6
- 5Gestifute435,3
- 6AS1302,6
- 7SEG264,1
- 8Roc Nation Sports261,7
- 9ROOF233,3
- 10Bertolucci Sports227,3
- 11Gersh226,2
- 12GR Sports211
- 13HCM Sports Management200,5
- 14Classico172,7
- 15DWMA168,3
- 16Lian Sports Group157,4
- 17Stirr Associates141,6
- 18Gol International137,3
- 19Leaderbrock Sports127
- 20World Soccer Agency116
Source : Transfermarkt
Données arrêtées au 23 septembre 2026. Transfermarkt précise que la statistique repose sur les données dont il dispose et ne prétend pas être exhaustive.
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Rester petit pour garder la culture
Avoir peu de joueurs, est-ce un choix ?
C’est un choix, et ce n’en est pas un. On a commencé en 2014 : au début, on n’est jamais content du nombre de joueurs qu’on a. Puis le succès vient et on grandit, aujourd’hui hors de Belgique. Vers 2019-2020, on s’est demandé si on rejoignait la consolidation du métier, ces grandes sociétés où des agents s’unissent. Mais notre culture est spécifique : on était avocats, on est très transparents. Donc on ne rachète jamais d’agents qui travaillent déjà : on forme quelqu’un chez nous, étape par étape.
Avec mille joueurs, je suis convaincu que 80 % des agents ne savent pas qui est qui. Ici, chaque agent connaît chaque joueur, donc tout le monde peut chercher des solutions pour tout le monde. L’idée est de ne pas dépasser 100 joueurs.

Stijn Francis et son agence Stirr sont devenus une référence en Belgique. © GR
Comment choisissez-vous vos joueurs ?
Il y a deux types de joueurs qui viennent vers nous. Les très jeunes d’abord : on voit des joueurs de 12 ou 13 ans qui ont déjà un agent. C’est incroyable, et c’est illégal. Normalement, on peut commencer à contacter un joueur à 14 ans et demi. La plus-value d’un agent à cet âge est zéro. Ils veulent être là avant les autres, pour pouvoir faire ce qu’ils veulent du joueur à 18 ans. Certains donnent de l’argent aux parents, ou paient un préparateur physique : c’est illégal. Je trouve ça immoral.
« Avec mille joueurs, je suis convaincu que 80 % des agents ne savent pas qui est qui »
Nous, à 14-15 ans, trois personnes établissent une liste notée A+, A, B+, B-, et on contacte ceux qui sont – selon nous à ce moment – les meilleurs de leur génération. Pour les joueurs plus âgés, c’est à 90 % par référence : un client dit à un collègue qui n’est plus content de son agent d’en parler avec nous. L’objectif est toujours le même : il doit avoir le potentiel de jouer dans un championnat du top 5. Et on refuse beaucoup de joueurs. Le joueur qui dit « je sais que vous avez la plus grande agence de Belgique » et qui aime les histoires d’agents, ce n’est pas pour nous.
Devenir l’agent transparent
Comment un ancien joueur devient-il l’agent « transparent » du football belge ?
Mes premiers clients, comme avocat, étaient des joueurs avec qui j’avais joué. J’ai aussi été l’avocat de Roland Duchâtelet, qui avait plusieurs clubs. J’y ai vu ce qui se passait vraiment avec les agents, dont certains travaillent encore aujourd’hui : ils gagnaient beaucoup plus que je ne le pensais. Comme joueur, j’étais vraiment naïf. Mes amis m’ont dit : pourquoi tu ne deviens pas agent ? J’ai répondu que, si je le devenais, je voulais être transparent.
Par exemple, un club peut dire à l’agent : si tu prolonges le joueur ici, on te donne une commission supplémentaire. Et le joueur n’en sait rien. Moi, je disais à mes amis : voilà ce qu’on m’a proposé, comment on règle ça ? Au départ, je voulais juste ne rien faire dans leur dos. Et ça a eu du succès.
Qu’attend un joueur de son agent, et plus particulièrement chez vous ?
Il y a cinq ans, on a interrogé tous nos clients : ils ont répondu la transparence, savoir ce qui se passe à chaque moment, et un professionnalisme que les autres n’ont pas. Mais l’essentiel pour un agent reste de trouver la bonne solution au bon moment. J’ai appris ça avec Toby Alderweireld. Il était à l’Atlético, finaliste de la Ligue des champions, et on pensait que les clubs allaient appeler. Personne n’a appelé. Il est parti à Southampton, où on lui a dit qu’on n’avait jamais eu de contact avec lui. Si tu n’anticipes pas et ne contactes pas les clubs, tu ne trouves pas de solutions, et tu ne seras pas agent longtemps. Aujourd’hui, quand un joueur dresse une liste de vingt clubs, on contacte les vingt.
Le premier contrat, un risque énorme
Pourquoi insistez-vous autant sur le premier contrat ?
Parce que c’est le dernier moment de la carrière où le joueur a 100 % de contrôle. Il n’a pas encore de contrat, il est libre, et il ne risque rien puisqu’il ne gagne rien. Le club n’a qu’un argument : si tu ne prolonges pas à ton anniversaire, tu ne joues pas. Mais alors le joueur peut partir, donc il est plus fort que le club. Pour un grand talent, c’est une position de force unique, et il faut en profiter. Le contrat d’un jeune joueur peut créer une base pour le reste de sa vie : le pourcentage de revente change une existence si on le négocie bien.

Stijn Francis, avec Bjorn Ruytinx, a négocié le transfert de Nathan De Cat à Hoffenheim. © GR
L’erreur de beaucoup de joueurs, c’est de signer trop longtemps. À partir du 1er janvier, les clubs peuvent proposer des contrats de cinq saisons à des joueurs de 15 ans : ils peuvent être bloqués jusqu’à 20 ans. Or tout change vite entre 15 et 17 ans, et les clubs aussi : Anvers n’est plus le club qu’il était il y a cinq ans, et même à Bruges, si tu signes cinq ans, tu auras connu trois directeurs sportifs. Si Openda avait signé cinq saisons, il n’aurait pas pu être prêté à Vitesse, et c’est là que sa carrière a démarré. Ne pas signer est aussi un choix.
L’agent a-t-il lui aussi un intérêt à un contrat long ?
Oui, ça peut paraître bizarre à dire : plus un contrat est long, plus l’agent gagne. Avec des contrats plus courts, on gagne un peu moins, mais à long terme ça aide le client. Il y a l’intérêt du club, celui de l’agent, celui du joueur, et le seul qui n’est pas au courant des autres, c’est le joueur. Tout le monde parle de transparence, mais le club ne dira pas quel est son intérêt, l’agent non plus, et le joueur veut seulement jouer dans son club préféré.
J’ai vu des choses ici, en Belgique : un club a dit à l’agent que, s’il prolongeait le joueur à ces conditions, il aurait un pourcentage de revente, et que le joueur ne devait rien voir. Le joueur croit avoir un agent qui s’est battu pour lui, alors que le club et l’agent le poussent ensemble à signer un contrat qui ne lui est pas favorable. Et les parents font confiance à quelqu’un qui a rencontré leur garçon quand il avait 12 ans, « le meilleur ami de la famille ». Pourquoi est-il le meilleur ami ? Parce qu’il en profite.
« Le seul qui n’est pas au courant des intérêts des autres, c’est le joueur »
L’argent des joueurs et la pression du vestiaire
Quelle est l’erreur financière la plus fréquente ?
Dépenser trop, à tout, vraiment à tout. Tu as un contrat de plusieurs millions nets, et en équipe nationale quelqu’un propose un jet privé : 30 000 euros. Tu es avec eux, 10 000 pour toi, ce n’est pas grave. La fois suivante, ta compagne dit qu’elle doit aller chez ses parents. Et de nouveau 30 000. Tu es dans un milieu où tout ça est normal, et si tu ne le fais pas, on se moque de toi. On dit que les joueurs ne sont pas assez intelligents, c’est faux : à 18, 19 ans, ils connaissent mieux la vie que des étudiants d’université. Mais le contexte est extrêmement difficile à gérer.
Une personne normale gagne 2 000 euros, puis 2 200, puis 2 300, et met de côté ce qu’elle gagne en plus. D’un mois à l’autre, en signant un nouveau contrat à Anderlecht, Albert Sambi Lokonga a vu son salaire être multiplié par soixante. Dans le vestiaire, on te demande pourquoi tu as encore cette petite voiture. Les parents veulent des vacances, la compagne un sac à main. D’un coup, tu as dépensé 30 000 euros en un mois, et ainsi de suite.
Jusqu’où va votre responsabilité ?
On n’est pas gestionnaire de fortune, mais on peut les présenter à des gestionnaires, à des agents immobiliers, et on regarde ensemble, pas seulement l’aspect purement financier. Tu as acheté un immeuble de rapport avec un beau rendement ? Très bien ! Mais est-il aussi assuré s’il brûle demain, ou est-ce que tu perds tout ? Nous avons même mis, dans des présentations, que, s’ils continuent comme ça, ils seront en faillite dans trois ans, qu’on les a avertis et que ce n’est pas notre responsabilité.
Il est indispensable d’avoir des gens qui réfléchissent avec eux et qui les accompagnent, parce que c’est un exercice très difficile. On voit de plus en plus de joueurs faire faillite après leur carrière. Ceux qui gagnaient 5 000 euros pensent que ce sera facile d’en gagner autant ensuite, mais ils n’ont pas d’expérience dans un métier. La faillite arrive très vite s’ils ne s’en occupent pas consciemment. Ça m’a d’ailleurs poussé à écrire un livre sur le sujet. Les anciens joueurs les plus heureux que je vois sont ceux qui ont quitté le foot : ils deviennent des personnes normales.

Quand Stijn Francis représentait Albert Sambi Lokonga, ce dernier a vu son salaire exploser. © GR
Conflits d’intérêts et commissions
Où s’arrête le conseil et où commence le conflit d’intérêts ?
Être agent de foot, c’est être confronté en permanence à des conflits d’intérêts potentiels. Tu dois agir dans l’intérêt de ton client, mais en pratique, c’est un défi. Le joueur est faible, parce qu’il n’a pas les infos : les clubs sont professionnels, ils ont toutes les informations. Si un club veut absolument prolonger un talent, il peut dire à l’agent : on va te payer un peu plus. L’agent a alors le choix. Soit il travaille pour le club en laissant croire au joueur qu’il travaille pour lui. Soit il dit au joueur : le club m’a proposé ça, comment on règle ça ? Je dis toujours à mes collaborateurs que l’intégrité, c’est faire la bonne chose quand personne ne te voit. Dans certaines situations, on représente d’ailleurs les deux parties, mais des conditions strictes s’appliquent, et là aussi, la transparence est essentielle.
On l’a vécu avec Zinho Vanheusden. Il avait un club anglais, un club italien et le Standard. Au Standard, on gagnait beaucoup moins qu’avec les deux autres. À l’époque, tu n’as pas beaucoup d’argent et tu dois survivre pour rester agent : ça met la pression. On lui a dit : voilà les trois clubs, voilà les trois commissions, c’est à toi de décider. La seule façon de résoudre ce conflit, c’est d’être 100 % transparent et de laisser la décision au joueur.
« L’intégrité, c’est faire la bonne chose quand personne ne te voit »
Les agents sont critiqués pour leur opacité. C’est justifié ?
À 100 %. Il y a une asymétrie d’information entre le joueur et le club. Le rôle d’un bon agent est de la supprimer, pour que le joueur choisisse avec les mêmes infos que le club. Sinon tu travailles pour toi-même ou pour le club. Et tant qu’il y aura des commissions sur les transferts, il y aura des conflits d’intérêts. Il y a de bons agents qui ne sont pas transparents non plus, mais je pense qu’il y a toujours un intérêt à ne pas l’être dans la plupart des dossiers.
Si vous pouviez changer trois règles demain matin, lesquelles choisiriez-vous ?
Premièrement, plafonner les commissions à 10 %. Je suis pour, ce qui est bizarre à dire : sur les trente plus grands agents du monde, vingt-cinq arrêteraient, parce qu’ils ne gagneraient plus assez. La corruption deviendrait moins rentable : si tu donnes 500 000 euros par an et que tu ne gagnes que 10 %, tu ne récupères pas ta mise. Mais je ne pense pas que ce soit légal : en Angleterre, un tribunal a déjà jugé qu’un plafond est illégal. Deuxièmement, faire vraiment respecter l’interdiction pour un agent de tourner autour d’un joueur avant ses 14 ans et demi : aujourd’hui, personne ne la contrôle. Troisièmement, un document de transparence, signé par toutes les parties et par le joueur, avec toutes les commissions payées dans la transaction. Au moins, le joueur saurait qui gagne quoi.

Pour le transfert de Vanheusden au Standard, Stijn Francis a joué la carte de la transparence totale avec son joueur. © GR
Corruption et argent sale
Qu’est-ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais client ?
On a perdu un client qui nous a dit : tu n’es pas assez corrompu, tu ne sais pas me mettre dans l’un de ces vingt clubs. Les bons clients nous demandent du contrôle, les mauvais disent : tu dois me mettre dans tel club. D’autres agents lui disaient qu’ils pouvaient le placer dans un très grand club. Je lui ai répondu : si c’est avec de la corruption, tu peux essayer ; si tu me demandes d’être corrompu, non. Il était gentil, mais naïf : on a fait des transferts vers les plus grands clubs sans jamais payer personne. Je ne dirai pas son nom, c’est quelqu’un de bien.
Des joueurs paient-ils pour être achetés ?
Aujourd’hui, je ne sais pas. Avant, en Belgique, l’enquête du Footbelgate a mis en lumière des pratiques douteuses. Quand on a commencé, on était bloqués dans certains clubs parce que certains grands agents étaient contre nous : on voulait être transparents, et on nous disait que nous ne gagnerions jamais d’argent comme ça, qu’il fallait travailler pour le club. Ils ne m’ont jamais dit qu’il fallait donner quelque chose, mais c’était mon sentiment. Je disais à ma femme que certains transferts m’étaient impossibles à réaliser. Elle me répondait : c’est peut-être comme ça qu’ils font.
Aujourd’hui, le foot est devenu si professionnel, et le fisc de chaque pays regarde de si près le rôle des agents et des clubs, que c’est plus compliqué. Mais au niveau international, j’ai le sentiment que la profession est devenue plus corrompue, parce que de plus en plus de gens malhonnêtes entrent dans le milieu des agents.
Comment ça se passe, concrètement ?
Il y a un type de client, pas celui sur lequel on se concentre, où les parents, le frère ou le meilleur ami demandent de l’argent, surtout quand le joueur vient d’une situation financière difficile : 50 000 euros cash, ou 500 000. On entend parler de sommes énormes promises à des parents pour qu’ils convainquent leur fils de changer d’agent. Ce genre d’argent ne vient pas de nulle part. Je n’en ai pas la preuve, mais j’imagine que le raisonnement est le suivant : j’investis 50 000 euros d’argent noir ; quand le joueur fait un transfert, je dis au club que j’ai déjà investi et que je dois avoir un profit. Mes 50 000 deviennent 100 000 ou un million, et l’argent est blanchi comme argent officiel. Pour les gens malhonnêtes, le foot, ça pourrait être un business incroyable.
Est-ce que ça arrive en Belgique ?
Ce qu’on entend dans le milieu, c’est que certains agents, qui n’habitent pas en Belgique, présentent ces paiements à l’entourage comme un investissement pour devenir l’agent du joueur. Je ne dis pas que ce sont des gens de la mafia, mais des enquêtes publiées à l’étranger ont montré des liens entre certaines agences et le crime organisé. On essaie de rester loin de ça. Ce qui me fait peur, c’est que ces agents grandissent et que ça finisse par toucher les transferts eux-mêmes.
Les grands bureaux parlent pourtant de transparence.
Oui, tous mettent la transparence et l’intégrité dans leur pitch. Mais entre ce que les agents disent et ce qu’ils font, il y a une grosse différence. On ne peut pas parler de transparence si on fait tout dans le dos des joueurs.
« On a perdu un client qui nous a dit : tu n’es pas assez corrompu »
Des clubs qui ne sont plus humains
Comment réagissez-vous quand un club met la pression sur votre joueur ?
Notre stratégie est simple : si le club est constructif, nous le sommes aussi. Mais lorsque les intérêts de notre joueur ne sont pas respectés, nous savons être fermes et défendre sa position jusqu’au bout.
On l’a vu avec Dedryck Boyata à Bruges. Ça n’a plus rien à voir avec le foot. Dedryck est l’un des joueurs les plus sympas du vestiaire, les coachs voulaient le garder avec eux parce qu’il aide les jeunes. Et pourtant, parce qu’il ne veut pas casser son contrat, on le met avec les U23, dans un petit vestiaire de deux mètres. Si ton employeur te dit demain qu’il te met à côté et ne te respecte plus, sauf si tu casses ton contrat, aucune entreprise ne trouverait plus personne à engager. Dans le foot, tout le monde dit que c’est normal. Non : ça veut dire que le club ne pense qu’à l’argent. Je comprends que c’est du business, mais il faut rester humain.
Il y a aussi des clubs qui font mieux. Genk, dans une situation identique avec Hendrik Van Crombrugge, a dit : on veut être humains, tu peux t’entraîner à la maison, et si tu veux une solution, on se met ensemble. Je suis convaincu qu’à long terme on gagne plus d’argent en traitant les gens correctement.
L’arrêt Diarra, qui a jugé une partie des règles de transfert de la FIFA contraires au droit européen, change-t-il quelque chose ?
J’étais positif au départ, comme avec le Footbelgate. Mais je pense que le nouveau règlement – l’obligation d’inclure une clause libératoire – ne sera pas assez adapté à la législation européenne et que, dans dix ans, il y aura un nouveau cas Diarra. Le club reste en position de force et le joueur reste faible. C’est triste, parce que Diarra avait 100 % raison. Dans une entreprise normale, tu fais ton préavis ou tu paies ce qu’il faut ; dans le foot, tu ne peux pas.
Chaque mercato, il y a deux ou trois cas comme celui de Roméo Vermant. Ce n’est pas notre client, donc je ne connais pas les détails, mais il est au club depuis ses six ans, avec un père et un grand-père qui y ont fait leur carrière : on lui dit qu’il ne peut pas partir (ndlr : le Club Bruges a refusé une offre de 15 millions d’euros de Strasbourg). Pour lui, je peux m’imaginer que c’est la fin du monde, et s’il se blesse, il ne pourra peut-être plus jamais partir. Je ne peux ni le comprendre ni l’accepter. Le mercato, c’est la merde [sic]. Cela pourrait-il devenir un futur arrêt Bosman ? Peut-être dans dix ans. Mais quel joueur va risquer dix ans de sa carrière dans une procédure ? Il faut être courageux.

Pour Stijn Francis, dans le football, « il faut rester humain ». © GR
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans le fonctionnement actuel du football professionnel ?
Un grand problème, c’est que pour un joueur de foot, il n’y a qu’une seule chose. Une personne normale a plusieurs vies : la famille, le travail. Parfois, la vie au travail va un peu moins bien, ce n’est pas grave, personne ne t’en veut. Un joueur de foot n’a qu’un rôle. Il y en a un qui l’a toujours dit : je n’ai qu’un rôle dans ma vie, joueur de foot, et si ça ne se passe pas bien, je me fous de tout le reste ; tout le monde doit s’adapter à ma carrière. Et quand ça ne se passe pas bien, il se sent mal pour lui-même et pour tous ceux qui ont fait des sacrifices, des sacrifices qu’il a lui-même exigés. C’est une pression interne, mais aussi externe, qu’il ne faut pas sous-estimer. Une qualité d’un joueur de foot, c’est de gérer cette pression, et peu de joueurs y arrivent bien. Il y a des burn-out, il y a des joueurs suicidaires. On a eu un joueur qui a traversé une période très sombre, au point d’avoir des idées suicidaires.*
Dans votre agence ?
Oui. Ça n’allait pas bien au niveau foot, et le reste a suivi. Heureusement, on l’a retrouvé à temps. De temps en temps, je vois des joueurs vraiment au plus mal. La raison, c’est que le foot, c’est tout. Si le foot ne marche pas, leur vie va mal. Mais si tu veux arriver à ce niveau, il faut faire des sacrifices comme ça. À un moment, toute la famille s’adapte à toi, et tu te dis : si je ne joue pas bien, tous les sacrifices que mon entourage a faits n’ont pas de résultat. Ce n’est pas facile à gérer. Il y a la pression, les blessures aussi : un joueur de foot a toujours mal quelque part. C’est pourquoi on a une équipe qui essaie de les aider. Mais ce n’est pas facile, parce que ça doit venir d’eux, et qu’il faut aussi informer les parents, qui ne réalisent pas toujours à quel point cette pression est difficile à gérer : pour eux, tout semble facile parce que leur fils a du talent.
« Une qualité d’un joueur de foot, c’est de gérer cette pression, et peu de joueurs y arrivent bien. Il y a des burn-out, il y a des joueurs suicidaires. »
La culture ne change pas
Qu’a changé le Footbelgate ?
Les règles, oui. La compliance est devenue très compliquée. Mais tu peux avoir des millions de règles : si la culture ne change pas, rien ne change, et rien n’a changé. La FIFA lance des règles de transparence pour les agents, et elle-même n’est pas transparente. C’est toujours du top down. Au sommet, il faut montrer l’exemple, sinon rien ne change en dessous. Les clubs, eux, ne pensent pas aux joueurs, ils pensent à leur argent, ce qui est normal. Mais s’il n’y a personne pour réunir tous les acteurs et se demander ce qui est le mieux pour le foot à long terme, rien ne changera.
Le retour de la licence FIFA change-t-il les pratiques ?
Rien du tout. Certains agents cités dans le Footbelgate sont encore enregistrés comme agent avec une licence. Qu’est-ce que ça change, qu’il y ait un examen ou non ? Une licence ne change rien. C’est la culture qui doit changer, et on ne change pas une culture.
Qu’est-ce qui a changé dans le métier depuis vos débuts ?
Les agents approchent des mineurs de plus en plus jeunes : il y a quinze ans, c’était plutôt à 16 ans. Il y a de moins en moins de petits agents : il y avait trois ou quatre grands bureaux, maintenant une cinquantaine dans le monde. Les jeunes partent plus tôt, car les clubs pensent que plus tôt on achète, moins on paie, et Genk ou Anvers affrontent désormais Brighton, Brentford ou le City Group. Avec les Américains dans le foot, les clubs sont mieux gérés et moins corrompus. Et la data, dont tout le monde se moquait il y a dix ans, est maintenant acceptée.
Et dans dix ans ?
Il n’y aura plus que de grands bureaux internationaux, plus de bureau local. Je pense aussi qu’on verra de plus en plus de familles qui deviennent elles-mêmes agents, ou qui travaillent en coopération avec une agence : j’y suis favorable, je préfère quand toute la famille est autour de la table. Et la Premier League sera comme la NBA : peut-être qu’un bureau anglais deviendra si dominant qu’il poussera tout le reste. Je plaisante à moitié.
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