DossierLe football belge face au défi des tribunes
Partie 1 sur 3 — Le constat
Affluence : la Belgique est-elle vraiment une terre de foot ?
La question est intentionnellement provocatrice. Mais chaque week-end, le même constat s’impose : derrière quelques enceintes bien remplies, de nombreuses tribunes restent largement clairsemées.

Récente quart-finaliste à la Coupe du monde, la Belgique s’est installée depuis une dizaine d’années parmi les meilleures nations de la planète, alors que certains Diables Rouges évoluent dans les plus grands clubs (Real Madrid, Manchester United, Manchester City, Paris Saint-Germain…).
La Jupiler Pro League n’est pas en reste, ces dernières saisons, avec une progression nette. Cela se voit notamment du côté du coefficient UEFA où le championnat belge est désormais classé à la 7e position, à quelques encablures du Portugal et de la France, bien aidé par les récents résultats marquants de nos clubs, à l’image du Club Bruges, demi-finaliste de la Conference League en 2024. Les infrastructures s’améliorent avec la construction de nouveaux stades (Gand, La Louvière) ou la rénovation d’autres enceintes (Antwerp, Zulte Waregem, Malines), sans oublier les grands projets du Club Bruges, de l’Union Saint-Gilloise ou du Sporting de Charleroi.
Tout rose, le portrait du football belge ? Pas vraiment. Certains regrettent – et à raison – que les stades de Jupiler Pro League ne soient pas plus remplis. La saison dernière, certaines arènes comme le Stade du Pays de Charleroi (Sporting de Charleroi), le Jan Breydelstadion (Cercle Bruges), le Van Roystadion (FCV Dender) ou l’Elindus Arena (Zulte Waregem) et le Bosuil (Antwerp) n’ont pas réussi à atteindre un taux de remplissage dépassant les 50 % sur l’ensemble de la saison. Cette année, on compte sept stades de moins de 10 000 places en D1 et onze clubs ont, jusqu’à présent, une affluence moyenne inférieure à cette même barre symbolique. Et quand on descend dans les divisions inférieures, la chute est encore plus vertigineuse.
La question sous-jacente est simple : pourquoi un pays où le football est extrêmement populaire ne transforme-t-il pas davantage cet intérêt en fréquentation physique des stades ?
Où en sont les affluences de la Pro League ?
Avant tout développement, il convient de voir en premier lieu où en est la Pro League actuellement. La saison 2026-2027 étant en cours, nous utiliserons donc les chiffres de 2025-2026 comme point de référence.
- Union Saint-Gilloise78,5 %
- Club Bruges KV80 %
- Saint-Trond69 %
- KAA La Gantoise69 %
- KV Malines76 %
- RSC Anderlecht87 %
- KRC Genk68 %
- Standard de Liège63 %
- Westerlo67 %
- Royal Antwerp FC44 %
- Charleroi45 %
- Oud-Heverlee Louvain66 %
- Zulte Waregem49 %
- Cercle Bruges16 %
- RAAL La Louvière72 %
- FCV Dender EH29 %
Source : Transfermarkt
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Au total, sur base des chiffres présents sur le site de référence Transfermarkt, on constate que l’ensemble des clubs de D1 a, l’an dernier, attiré un total de 3 378 108 spectateurs, soit une moyenne de 10 827 personnes par match sur l’ensemble de la phase classique et des play-offs. Sur le papier, cela peut paraitre satisfaisant, mais ces chiffres sont trompeurs, car ils sont boostés par quatre clubs dont la moyenne est supérieure à 15 000 spectateurs par match : le Club Bruges (23 191), le Sporting d’Anderlecht (18 980), le Standard de Liège (17 053) et le Racing Genk (16 087). Si on prend la médiane plutôt que la moyenne, le nombre est tout de suite moins satisfaisant : 9 244. La moitié des clubs de Jupiler Pro League est sous cette valeur.
Si on s’intéresse aux taux de remplissage des stades belges, outre les cinq cas sous les 50 % évoqués plus tôt, on constate qu’aucun club n’a dépassé les 90 %. Anderlecht, avec 87 % de remplissage du Lotto Park, est l’équipe qui a le mieux rempli son stade l’an dernier, suivi par le Club Bruges (80 %) et Malines (76 %). La moyenne se situe à 60,5 %, alors que la médiane est, elle, un peu plus haute à 67,5 %.

Certains stades peinent à se remplir. © GR
Il est également intéressant de noter que selon le type de play-offs disputé par une équipe, sa tendance vue en phase classique évoluait différemment. En Champions’ Play-offs, la moyenne restait stable, voire augmentait légèrement. En Europe Play-offs, elle chutait un peu. Enfin, en Relegation Play-offs, les stades étaient complètement désertés avec un total de 43 883 spectateurs pour l’ensemble des douze rencontres. Mention spéciale à Dender qui n’a attiré que 3 885 personnes pour ses trois matchs à domicile. Il faudra voir cette saison, avec l’abandon des play-offs, comment se comporteront les spectateurs en fin de championnat.
Premier constat : la fréquentation de la Pro League est loin d’être homogène. Quelques locomotives tirent la moyenne vers le haut, tandis que la majorité des clubs évolue sous la barre des 10.000 spectateurs et dispose encore d’une importante marge de progression. Mais ce constat pose une question plus fondamentale : cette situation est-elle nouvelle ?
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Ces données pour la saison 2025-2026 ne sont qu’une photographie à un instant T. Pour mieux appréhender la problématique de la fréquentation des stades en Jupiler Pro League, il est intéressant de comparer l’évolution récente. Pour cela, on peut s’intéresser aux dix saisons précédant 2025-2026, soit de 2015-2016 à 2025-2026, tout en sachant que la saison 2019-2020 n’est pas allée à son terme à cause du confinement lié à la pandémie de COVID-19, que la suivante a été fortement perturbée avec des matchs joués à huis clos ou avec des jauges réduites et que le début de la 2021-2022 a lui aussi été perturbé par les mesures COVID.
Spectateurs par match, en moyenne
Taux de remplissage des stades
Clubs sous les 10 000 spectateurs par match
Source : Transfermarkt
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On remarque que la saison 2015-2016 est celle qui a attiré le plus de monde au stade, avec plus de 3,5 millions de spectateurs cumulés, un taux de remplissage moyen proche des 70 % et une médiane légèrement inférieure à la moyenne. On pourrait donc se dire, au premier abord, que les stades de Jupiler Pro League se sont vidés. Les données racontent toutefois une histoire plus nuancée.
Quand on s’intéresse au taux de remplissage médian, on voit que la saison 2023-2024 est celle avec le taux le plus élevé : 68,8 %. Surtout, le nombre de clubs dépassant la barre symbolique des 10.000 spectateurs par match a progressé : sept en 2023-2024, contre cinq en 2015-2016. Le format du championnat lors de ces deux saisons n’était pas le même non plus, avec seulement trois matchs à domicile en Europe Play-offs en 2016 contre cinq en 2024. Et on l’a vu, les play-offs 2 ont tendance à tirer les moyennes vers le bas.
Globalement, on voit qu’après une année 2015-2016 au plus haut sur cette décennie, la moyenne de spectateurs par match reste globalement autour des 10 000-11 000. En écartant 2019-2020 et 2020-2021 du calcul à cause du COVID, sur les huit saisons comparables de la décennie, la Jupiler Pro League a attiré en moyenne 10.364 spectateurs par match, pour un taux de remplissage moyen de 60 % et un taux de remplissage médian de 62,8 %.

Le COVID a eu un gros impact sur les affluences. © GR
En réalité, le problème est très inégalement réparti : quelques locomotives comme le Club Bruges, Anderlecht, Genk ou le Standard tirent les chiffres vers le haut tandis que le reste des clubs évoluent à des niveaux de fréquentation sensiblement inférieurs.
Cette comparaison doit toutefois tenir compte d’un autre facteur : la taille des enceintes. En dix ans, plusieurs clubs ont rénové ou agrandi leur stade, ce qui a augmenté leur capacité sans que leur fréquentation ne progresse au même rythme. Le football belge ne perd nécessaire pas des spectateurs, mais peine plutôt à attirer plus de monde et à mieux remplir ses stades.
Remonter dans le temps
Quand on rembobine encore plus loin, les anciens nous racontent des stades pleins chaque week-end, des matchs où les spectateurs se serrent les uns contre les autres, faisant exploser les capacités réelles des enceintes, à une époque où les places assises et les contrôles stricts n’étaient pas la norme. On pourrait donc imaginer que, dans le passé, le football belge a connu une forme d’âge d’or désormais révolu. Mais là encore, la réalité ne résiste pas à l’examen des données.
Sur la décennie des années 60, on comptait en moyenne 12 182 spectateurs par match. C’est au niveau de la saison 2015-2016. En un demi-siècle, la Jupiler Pro League n’a donc pas fortement évolué. Quoique.
Dans les années 70, cette moyenne a chuté à plus ou moins 10 500 spectateurs, puis 8 600 dans les années 80 et enfin 7 850 la décennie suivante. Une lente érosion qui n’a retrouvé un élan positif que dans les années 2000.
Source : Transfermarkt
Valeurs approximatives.
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Plusieurs phénomènes peuvent contribuer à expliquer cette érosion. Le choc pétrolier, la fermeture des charbonnages et la crise économique des années 70 ont pesé sur le pouvoir d’achat, tandis que l’élargissement du championnat a fait entrer davantage de clubs aux affluences plus modestes dans les statistiques. Dans les années 80, la montée du hooliganisme, puis le traumatisme du Heysel, ont profondément dégradé l’image et les conditions d’accueil dans certains stades, alors que l’offre de loisirs s’est accrue en parallèle. Dans les années 90, la transformation du football européen après l’arrêt Bosman a parallèlement accentué le déclassement sportif des clubs belges.
Paradoxalement, la rénovation et l’agrandissement de certains stades ont aussi permis d’améliorer le confort tout en compensant une partie des pertes de capacité liées au passage des tribunes debout aux tribunes assises. Une évolution qui permet aujourd’hui à certains clubs de retrouver des remplissages comparables à ceux du passé.
Finalement, les années 2000 ont vu le hooliganisme être repoussé hors des stades, les enceintes être rénovées et la sécurité être renforcée, ce qui a aidé à faire revenir le public au stade.

Le Standard parvient à continuer à remplir son stade. © GR
Un paradoxe qui reste à expliquer
Au terme de ce voyage dans les chiffres, une première conclusion s’impose : l’image d’un football belge déserté par son public ne résiste pas vraiment à l’examen. Après le recul observé entre les années 1960 et les années 1990, la fréquentation des stades s’est redressée depuis le début du siècle et se maintient aujourd’hui à un niveau relativement stable. Le problème est ailleurs : cette fréquentation reste très inégalement répartie et, dans une majorité d’enceintes, une partie importante des places disponibles demeure inoccupée.
Le contraste est d’autant plus frappant que l’intérêt pour le football belge, lui, ne semble pas s’être évaporé. Mais entre suivre le football et se rendre au stade, il existe un pas que tous ne franchissent pas.
Pourquoi certains clubs parviennent-ils à remplir régulièrement leur enceinte quand d’autres peinent à attirer quelques milliers de spectateurs ? Pourquoi la progression des infrastructures et l’amélioration du confort ne se traduisent-elles pas systématiquement par une hausse du remplissage ? Et surtout, qu’est-ce qui a changé dans la manière dont les Belges vivent leur rapport au football ?
Les chiffres permettent de mesurer le phénomène. Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à l’expliquer. Il faut désormais quitter les tableaux pour entrer dans les tribunes.
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