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Changer d’entraîneur, le remède homéopathique du football

Quand les résultats ne suivent pas, le changement d'entraîneur est-il une solution efficace ? On pourrait le penser. Pourtant, quand on pousse l'analyse plus loin, cette méthode semble surtout relever de l'effet placebo.

Dessin d’un entraîneur affalé sur le banc de touche, l’air las, sans remarquer la Mort assise à côté de lui avec sa faux, devant un aplat rouille
© GR

19 septembre 2022. Le Cercle Bruges est 17e de Jupiler Pro League avec seulement 6 points récoltés sur 27. Face à cette situation, la direction prend une décision forte : licencier l’Autrichien Dominik Thalhammer. Pour le remplacer, elle fait confiance à l’un de ses compatriotes, Miron Muslic. L’électrochoc semble fonctionner à merveille.

Sous les ordres de son nouvel entraîneur, le Cercle Bruges relève la tête de manière impressionnante. Les bons résultats s’enchaînent et Muslic clôt la phase classique avec un bilan de 44 points sur 75 et une 9e place finale. La saison suivante, l’Autrichien mène carrément les Brugeois au pied du podium et les qualifie pour la Conference League. Mais, derrière ce spectaculaire redressement, une question demeure : et si le Cercle s’était de toute façon relevé, même sans Muslic ?

Le changement d’entraîneur est-il une vraie solution aux problèmes rencontrés par une équipe à un instant T ou, au contraire, s’agit-il d’un procédé encore entouré d’une forme de mythe ?

La Belgique, terre de limogeages

La Jupiler Pro League est un championnat où les clubs changent régulièrement d’entraîneur, que ce soit volontairement ou de manière forcée. Il convient d’abord de définir les contours d’un changement de coach. On prend ainsi en compte les licenciements, les démissions, mais aussi les départs directs vers un autre club, les intérims de trois matchs ou plus et les changements de fonction au sein du club, à condition qu’ils interviennent en cours de saison.

133changements d’entraîneur en cours de saison en Jupiler Pro League, de 2015-2016 à 2025-2026

Depuis la saison 2015-2016, sur les onze saisons terminées, on recense 133 cas, soit 0,73 changement par club et par saison. Pour comparer avec l’étranger, il faut utiliser un mode de calcul commun (celui de Transfermarkt, qui ne retient ni les fins d’intérim ni les play-offs). Nous avons retenu les cinq grands championnats européens, ainsi que les deux pays classés juste devant la Belgique à l’indice UEFA 2025-2026 (le Portugal et les Pays-Bas) et les deux classés juste derrière (la Turquie et la Tchéquie). La Belgique affiche alors un taux de 0,60, contre 0,39 seulement pour la Premier League et 0,29 pour l’Eredivisie. Mais la Belgique n’est pas le moins bon élève : au Portugal (0,72), et surtout en Turquie (1,15), les clubs se montrent encore plus impatients.

Changements d’entraîneur en cours de saison, par club et par saison (2015-2016 à 2025-2026)

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  1. 1,15Turquie
  2. 0,72Portugal
  3. 0,60Belgique
  4. 0,54Tchéquie
  5. 0,53Italie
  6. 0,50Espagne
  7. 0,45Allemagne
  8. 0,41France
  9. 0,39Angleterre
  10. 0,29Pays-Bas

Source : Transfermarkt (changements d’entraîneur en cours de saison), football-coefficient.eu (classement UEFA)

Même règle pour tous les pays : départs d’entraîneurs principaux en cours de saison, hors fins d’intérim et hors play-offs. Avec la définition plus large retenue pour la Belgique dans la suite de l’article (intérims et play-offs compris), le taux belge monte à 0,73.

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Courtrai est le club le plus instable de Belgique. En dix saisons au plus haut niveau, les Kerels ont procédé à pas moins de quinze changements d’entraîneur en cours de saison. En ajoutant les changements à l’intersaison et ceux de l’actuel exercice, on arrive à 21 changements depuis 2015, pour seize entraîneurs différents. Karim Belhocine s’est ainsi assis quatre fois sur le banc courtraisien. Le mandat d’Yves Vanderhaeghe, un peu plus de deux ans entre novembre 2018 et janvier 2021, fait figure d’exception au milieu de cette grande valse. Derrière le KVK, c’est Anderlecht qu’on retrouve, avec dix changements en cours de saison depuis 2015.

À l’inverse, en cinq saisons en JPL, l’Union Saint-Gilloise n’a dû nommer un nouvel entraîneur en cours de saison qu’à une seule reprise, quand Sébastien Pocognoli a pris la direction de l’AS Monaco, en octobre 2025.

Cependant, tous les clubs ne limogent pas pour les mêmes raisons. Deux profils se dégagent. D’un côté, les grands clubs, qui coupent des têtes alors que leurs résultats feraient le bonheur de la plupart de leurs concurrents. Au moment de remercier leur entraîneur, le Club de Bruges tournait en moyenne à 1,58 point par match sur ses dix dernières rencontres, Anderlecht à 1,46. Tous clubs confondus, un entraîneur belge est licencié avec une moyenne de 0,90 point par match. À Bruges ou à Anderlecht, la crise se mesure à l’aune des ambitions, pas du classement. De l’autre, les clubs du bas de tableau, comme Courtrai, le Cercle ou Mouscron, qui changent de coach dès que la zone rouge se profile.

La différence se lit aussi dans la patience face à une mauvaise passe. En considérant qu’un club est en crise lorsqu’il prend quatre points ou moins sur cinq matchs, Anderlecht a changé d’entraîneur dans sept de ses douze crises depuis 2015, soit près de six fois sur dix. Genk, le Cercle et Courtrai l’ont fait environ quatre fois sur dix. À l’inverse, Saint-Trond n’a changé d’entraîneur que dans quatre de ses 31 crises, et Charleroi, Zulte Waregem et Eupen dans à peine une sur dix. Des clubs qui, au passage, ne s’en sont pas plus mal portés.

Changer d’entraîneur dans la crise : la patience varie fortement selon les clubs
  1. Anderlecht58 %7/121,46
  2. Cercle Bruges40 %6/150,75
  3. Genk40 %6/151,23
  4. Lokeren40 %4/100,60
  5. Courtrai38 %11/290,77
  6. Ostende36 %8/220,50
  7. Mouscron33 %5/150,53
  8. Gand30 %3/101,05
  9. Standard21 %5/241,13
  10. Westerlo17 %3/180,62
  11. Club Bruges17 %1/61,58
  12. Waasland-Beveren16 %4/250,68
  13. OH Louvain16 %4/250,83
  14. Malines15 %4/260,90
  15. Saint-Trond13 %4/311,00
  16. Charleroi13 %3/240,83
  17. Zulte Waregem12 %3/260,70
  18. Eupen11 %3/280,75
  19. Antwerp9 %1/111,07

Source : football-data.co.uk, Transfermarkt, calculs Grand Rectangle

Crise : quatre points ou moins sur cinq matchs de phase classique. Saisons 2015-2016 à 2025-2026, clubs passés au moins 4 saisons en D1A (l’Union n’a connu aucune crise). Points par match : moyenne sur les dix derniers matchs avant un licenciement ; tous clubs confondus, elle est de 0,90.

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Enfin, toutes les périodes ne se valent pas pour un entraîneur en difficulté, et le moment où intervient la crise peut la rendre plus ou moins fatale. Sur les 115 changements intervenus en phase classique, 24 ont eu lieu en décembre et 20 en octobre. Ces deux mois concentrent plus d’un tiers des changements. La trêve hivernale offre au successeur quelques semaines de préparation et le mercato de janvier, alors que la trêve internationale d’octobre arrive au moment où les dirigeants estiment avoir assez vu. Le regroupement des trêves de septembre et d’octobre fera peut-être évoluer cette donnée, avec des changements plus précoces. Cette saison, Michiel Jonckheere en a fait les frais… à Courtrai, mi-septembre. À l’inverse, une crise en fin de saison est rarement fatale : une sur dix seulement se termine par un limogeage, contre une sur trois en automne ou en hiver. Les clubs préfèrent alors attendre l’été pour reconstruire.

Les changements d’entraîneur en phase classique, mois par mois (2015-2016 à 2025-2026)

Nombre de changements

11
14
20
16
24
10
11
9

Source : Transfermarkt, calculs Grand Rectangle

115 changements intervenus en phase classique, classés selon la date de fin du mandat de l’entraîneur sortant. Les changements pendant les play-offs ne sont pas comptés.

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« Je pense que ça dépend du format du championnat », pose Yannick Ferrera. L’ancien entraîneur de Dender, du RWDM ou encore de Charleroi et du Standard de Liège estime que la formule de la Jupiler Pro League peut avoir une influence forte sur la patience ou non des clubs. « L’an dernier, il n’y avait qu’un seul barragiste. Les clubs du bas de tableau ont attendu longtemps avant de changer d’entraîneur. Je suis arrivé à Dender à quatre matchs de la fin de la phase classique, et le Cercle a changé encore après. Avec le nouveau format à dix-huit avec deux descendants directs, ça risque de bouger plus vite. »

Reste la question essentielle : changer d’entraîneur fonctionne-t-il ?

L'illusion du rebond

On vient de le voir, c’est quand la crise s’installe et que les points ne viennent plus que les directions font tomber le couperet. Pour mesurer l’impact de ces électrochocs voulus par les clubs, nous avons retenu les changements intervenus après au moins cinq journées de phase classique et suivis d’au moins dix matchs, de quoi comparer l’avant et l’après sur une durée suffisante. Cela représente 84 cas.

Sur leurs dix derniers matchs avant le changement, ces clubs ne prenaient en moyenne que 0,96 point par match. Et la chute s’accélère à l’approche de la décision : 0,82 point par match sur les cinq dernières rencontres, et à peine 0,44 sur le tout dernier match, perdu sept fois sur dix. Puis, avec l’arrivée d’un nouvel homme fort, la courbe s’inverse de manière spectaculaire : 1,41 point par match sur les cinq premières rencontres, 1,38 sur les dix premières. Soit plus de quatre points supplémentaires en dix matchs.

Points par match des clubs, avant et après le changement d’entraîneur

Points par match

0,44dernier match du sortant

Source : football-data.co.uk, Transfermarkt, calculs Grand Rectangle

Moyenne des 84 changements intervenus après au moins cinq journées de phase classique et suivis d’au moins dix matchs. Les matchs les plus éloignés du changement (−10 à −6) portent sur moins de cas, certains entraîneurs ayant été remplacés tôt dans la saison.

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« Quand j’arrive dans un club, je commence toujours par des entretiens individuels avec chaque joueur. En faisant ça, tu montres à chacun l’importance qu’ils ont pour toi, qu’ils existent. Et quand un joueur sait qu’il existe, il joue pour quelque chose et la motivation renait. C’est peut-être ça qui peut expliquer le boost. Mais si quelques éléments sont de nouveau démotivés, ça rejaillit, et ça peut expliquer que les résultats retombent », juge Yannick Ferrera.

Ce rebond ne doit rien à un calendrier plus clément. Les adversaires affrontés par le nouvel entraîneur lors de ses dix premiers matchs ne sont pas plus faibles que ceux qui ont coûté sa place à son prédécesseur : ils prennent en moyenne 1,37 point par match sur l’ensemble de la saison, contre 1,40 pour ceux rencontrés avant le changement. La différence est négligeable.

Et le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Dans 77 % des cas, le club prend davantage de points sous les ordres de son nouvel entraîneur que lors des dix derniers matchs de l’ancien. Près de deux fois sur trois (64 %), la progression est nette, avec au moins deux points de plus sur dix rencontres. À l’inverse, seuls 17 % des clubs font clairement moins bien après le changement.

L’amélioration se lit aussi dans les buts : les clubs encaissaient 1,75 but par match avant le changement, contre 1,37 après. De quoi convaincre n’importe quel président que l’électrochoc fonctionne. Sauf que…

Ceux qui ne changent pas

Pour savoir si ce procédé fonctionne réellement, il faut un point de comparaison. Et justement, pour chaque changement, on retrouve des clubs installés dans la même crise, avec une forme similaire, un classement proche et un effectif de valeur comparable, qui ont gardé leur coach. Le résultat de la comparaison est sans appel : les clubs qui se sont montrés patients remontent presque autant que ceux qui ont choisi de changer d’entraîneur. La différence est minime : moins d’un demi-point en moyenne sur le reste de la saison.

Portrait dessiné de Yannick Ferrera, en manteau gris à capuche, devant un losange rouille

Yannick Ferrera, ancien entraîneur de Dender, du RWDM, de Charleroi et du Standard. © GR

Quelques clubs incarnent cette patience. En 2018-2019, Zulte Waregem pointe à la dernière place après treize journées, avec à peine 0,62 point par match. La direction maintient Francky Dury. Sur les dix rencontres suivantes, l’Essevee prend 1,70 point par match et termine finalement onzième, loin de la zone rouge. Le même scénario se répète deux ans plus tard, quand Dury redresse une équipe quinzième pour l’emmener à la dixième place. Charleroi, longtemps l’un des clubs les plus patients du pays (aucun changement en cours de saison entre 2015 et 2022), a vécu des épisodes semblables avec Felice Mazzù puis Rik De Mil, même si le club s’est montré plus nerveux depuis. Mais cette patience tenait souvent à un homme. À Zulte Waregem comme à Charleroi, la stabilité a pris fin avec le départ de l’entraîneur historique, Francky Dury d’un côté, Felice Mazzù de l’autre. Et la saison dernière, Saint-Trond a gardé Wouter Vrancken malgré un gros passage à vide entre la 6e et la 12e journée et un maigre bilan de 5 points sur 21. Dans la foulée, son équipe a pris 27 points sur 30 avant de terminer à la troisième place de la phase classique.

La patience n’est évidemment pas une garantie. Westerlo, qui avait maintenu Jacky Mathijssen quand il était à la dernière place en 2016-2017, est descendu. Eupen a fait de même avec Florian Kohfeldt en 2023-2024, sans plus de succès. Mais c’est précisément ce que montrent les chiffres : changer ou ne pas changer d’entraîneur mène, en moyenne, au même endroit.

Cette saison, c’est à Malines que la question se pose. Le 21 septembre, après sept journées, le KV est dernier avec trois points et sans la moindre victoire. Le club choisit pourtant de maintenir Fred Vanderbiest. « Je pense que c’est différent d’autres clubs, où, à ce stade, on sacrifie souvent l’entraîneur, ce qui n’est pas toujours le bon choix », justifie Tom Caluwé, le directeur sportif, dans une vidéo publiée par le club. « J’ai toute confiance dans le fait que Fred est le bon homme pour sortir de cette situation avec le staff et notre groupe. » Depuis, Malines a décroché trois victoires et pointe à la 10e place après dix journées, avec douze points. Caluwé connaît l’autre scénario : en octobre 2017, c’est lui qui avait assuré l’intérim après le licenciement de Yannick Ferrera.

« À Malines, je suis mis dehors après une défaite 4-1 à Eupen. Dans le vestiaire, après le match, je vois dans le regard des joueurs qu’ils ont enfin compris, qu’ils vont se battre maintenant. Peut-être que si on m’avait laissé un match de plus, l’équipe ce serait redressée », raconte Ferrera. Impossible de savoir s’il avait raison. Mais le changement n’a rien inversé : Malines perd ses deux matchs suivants sous l’intérim de Tom Caluwé, ne prend qu’un point par match avec Aleksandar Jankovic, et termine dernier.

Il prend aussi l’exemple d’Ivan Leko, quand le Croate était à Saint-Trond. « Les dirigeants de Saint-Trond m’appellent, s’intéressent à moi, et me disent que Leko n’a plus droit qu’à un match et qu’il saute en cas de mauvais résultat. Il le gagne, l’équipe se redresse, et dans la foulée il part au Club Bruges, il est champion, il joue la Champions League. Je remarque aussi que certains entraîneurs ont plus de crédit que d’autres. »

Portrait dessiné de Miron Muslic, barbe fournie, regard levé, devant un cercle rouille

Miron Muslic, un des rares cas de grosse remontée après un changement. © GR

Et le Cercle de Muslic ? Il fait partie des rares vraies exceptions. Sur ses dix premiers matchs, il a pris 2 points par match, contre 1,17 en moyenne pour les 24 situations comparables sans changement d’entraîneur. Seules deux d’entre elles ont fait aussi bien, dont… le Zulte Waregem de Francky Dury. Mais le calendrier de Muslic était aussi nettement plus clément : ses adversaires prenaient en moyenne 1,29 point par match sur la saison, contre 1,48 pour ceux de Thalhammer.

L’avantage du changement, s’il existe, ne dure toutefois pas. Sur les cas pour lesquels on trouve des clubs comparables, l’équipe du nouvel entraîneur prend en moyenne 1,34 point par match sur ses cinq premiers matchs, contre 1,26 pour les clubs restés fidèles à leur coach. Entre le sixième et le dixième match, l’écart se réduit encore (1,36 contre 1,35). Au-delà, sur un plus petit nombre de cas, il s’inverse même légèrement : 1,25 contre 1,35. Converti en points, le bénéfice du changement est maigre : à peine plus d’un demi-point après dix matchs, et moins d’un demi-point sur l’ensemble de la saison. Aucun de ces écarts n’est d’ailleurs statistiquement significatif.

« Quand j’ai été viré à Beveren, en novembre 2018, et qu’ils ont enchaîné plusieurs bons résultats (9/15), je me suis dit que ça n’allait pas durer. Parce que j’avais passé 5 mois là, que je connaissais le contexte, et ça n’a effectivement pas duré (7/30). Je l’ai connu aussi au RWDM. Quand j’arrive, on fait 7/9 pour débuter, puis on perd les trois matchs suivants et on descend », rappelle Ferrera qui va plus loin. « Un nouveau coach, il va peut-être changer certaines choses, dans le contenu, dans l’approche, mais c’est rare qu’une équipe passe de rien à tout. Je ne suis pas étonné que les chiffres montrent que ça n’ait pas plus d’impact que ça car il faut du temps et plusieurs périodes de transfert pour qu’un entraîneur arrive à imprimer sa griffe à l’équipe. »

Quant à la remontée elle-même, elle est la règle dans les deux camps : 78 % des clubs qui changent d’entraîneur prennent plus de points ensuite, mais c’est aussi le cas de 67 % de ceux qui gardent le leur. Et les rebonds spectaculaires sont aussi fréquents dans un camp que dans l’autre : environ un sur cinq.

On pourra arguer que, même maigre, ce gain peut faire la différence, en particulier dans le bas de tableau. C’est vrai. Mais il peut aussi tenir à un brin de chance : un penalty non sifflé, un poteau, une frappe déviée. Des éléments qui ne sont pas du ressort de l’entraîneur. Sur le plan comptable, l’opération reste à faible valeur ajoutée.

Changer ou garder son entraîneur : des résultats presque identiques
  1. Matchs 1 à 591 cas+0,08
  2. Matchs 6 à 1075 cas+0,01
  3. Matchs 11 à 2029 cas−0,10

Source : football-data.co.uk, Transfermarkt, calculs Grand Rectangle

Points par match. Témoins : clubs dans la même situation au même moment (forme sur 5 et 10 matchs, classement, valeur de l’effectif en début de saison) qui ont gardé leur entraîneur. Aucun des écarts n’est statistiquement significatif : l’intervalle de confiance à 95 % contient à chaque fois zéro. La fenêtre des matchs 11 à 20 ne porte que sur 29 changements.

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La valeur de l'effectif

6 matchsdurée médiane d’une crise en Jupiler Pro League depuis 2015-2016

Comment expliquer, dès lors, que même sans changement d’entraîneur, les résultats remontent ? Pour plusieurs raisons. Premièrement, une crise est généralement assez courte : sur toutes celles recensées depuis 2015-2016, elle dure six matchs en médiane. Or, les clubs limogent généralement vers le septième match de crise, c’est-à-dire quand elle dure déjà plus longtemps que la plupart des crises et qu’elle a de bonnes chances de toucher à sa fin. Un constat que Yannick Ferrera a vécu de l’intérieur : « Moi, j’ai rarement eu six matchs pour gérer une crise. »

Deuxièmement, une crise est, par définition, une période de sous-performance. Au moment de changer d’entraîneur, les clubs sont en moyenne classés près de trois places sous le rang de valeur de leur effectif. C’est cet effectif, simplement, qui les ramène vers leur vrai niveau, avec ou sans nouveau coach.

Car la valeur de l’effectif en début de saison, selon les estimations de Transfermarkt, prédit assez bien le classement final de la phase classique. Le coefficient de corrélation entre les deux classements atteint en moyenne 0,71, sur une échelle où 1 signifierait des classements identiques. Un club sur deux termine à deux places au plus de son rang de valeur, et la valeur de l’effectif explique à elle seule environ la moitié des différences de points entre clubs sur une saison. Un club qui traverse une période de turbulence finira donc généralement par remonter, simplement parce que ses joueurs sont, a priori, meilleurs que son classement.

Il y a tout de même des exceptions : en 2018, malgré un effectif classé à la 8e place pour sa valeur, Malines a terminé dernier et a été relégué. À l’inverse, en 2022, l’Union a fini la phase classique en tête alors qu’elle n’avait que le 17e effectif le plus valorisé.

Corrélation entre le classement final en phase classique et la valeur de l’effectif

Classement final

  1. Malines 2017-2018
  2. Union 2021-2022

Rang de valeur de l’effectif en début de saison

Source : Transfermarkt (valeur des effectifs au 15 juillet), calculs Grand Rectangle

Chaque disque représente un ou plusieurs clubs-saisons de 2015-2016 à 2025-2026 (plus il est grand, plus ils sont nombreux), aux couleurs des clubs concernés, à parts égales. Rang de valeur : classement des effectifs selon leur valeur estimée au 15 juillet. Classement à l’issue de la phase classique. Corrélation de rang moyenne : 0,71.

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Mais, globalement, si les clubs sont mal classés à un moment, ce n’est pas seulement une question de malchance : durant une période, ils jouent simplement moins bien que leur niveau. Quand le niveau réel revient, le classement remonte. L’entraîneur n’est donc pas forcément le responsable d’une mauvaise passe, et lui laisser du temps est une solution qui se tient, comme on vient de le voir.

Pourquoi continuer à changer ?

Si remplacer un entraîneur n’a pas d’effet significatif, pourquoi les clubs continuent-ils ? Le premier élément, c’est la facilité : il est plus simple de remplacer un homme que plusieurs joueurs qui sous-performent. Ensuite, il y a la pression et le besoin d’agir. Quand les résultats ne suivent pas, le public s’impatiente, et une direction change de coach pour montrer qu’elle ne reste pas passive.

« C’est un sport populaire, tout le monde peut donner son avis. Il y a vingt ans, c’étaient des supporters qui criaient au stade, maintenant c’est sur internet. Alors on donne au peuple ce qu’il veut pour le calmer », observe Ferrera. Pour lui, le danger vient de l’émotion. « Quand les dirigeants deviennent émotionnels, ils prennent de mauvaises décisions. Dans l’euphorie, on prolonge alors qu’il ne faudrait pas, et l’inverse est vrai aussi. » Il se souvient d’une série de trois défaites en Arabie saoudite. « On va jouer à l’extérieur, et on perd encore. Dans l’avion du retour, le président a appelé tout le monde pour dire qu’il fallait rester calme. Derrière, on a fait 12 sur 12. Le calme qui vient d’en haut rejaillit sur ce qu’il y a en dessous. »

Le limogeage sert aussi de fusible : il protège ceux qui ont choisi l’entraîneur et construit l’effectif. « Parfois, la mayonnaise ne prend simplement pas sur le plan humain entre un coach et son groupe. Mais, plus généralement, si on doit en arriver là, c’est qu’en amont, le travail ne s’est pas fait correctement. Si le club a bien défini son ADN, sa philosophie de jeu, et qu’ils engagent l’entraîneur et les joueurs sur cette base, même si les résultats ne suivent pas directement, tu sais que ça finira par fonctionner. Et si l’alchimie ne fonctionne pas entre le coach et son groupe, il y a plein de choses à faire avant d’en arriver au limogeage », estime Ferrera.

« Quand les dirigeants deviennent émotionnels, ils prennent de mauvaises décisions »

Yannick Ferrera

Pour lui, il arrive bien souvent que les clubs fassent le mauvais choix d’emblée. « J’ai déjà des clubs qui m’ont dit qu’ils avaient viré leur coach alors qu’ils sentaient dès le départ que ça n’irait pas, mais qu’ils voulaient quand même donner une chance. Parfois, certains optent pour le coach le moins cher, mais on peut le regretter après car changer coûte cher. »

Enfin, il y a une illusion qui se nourrit d’elle-même. Les clubs licencient au creux de la vague, au moment où la remontée est la plus probable. Quand le rebond arrive, on le met sur le compte du nouveau coach, et la décision paraît validée. La fois suivante, on recommence.

Pourtant, rester patient ne coûte presque rien en points par rapport aux clubs qui changent : la différence est inférieure à un demi-point sur une saison. Un changement, lui, coûte des indemnités de départ, d’autant que l’entraîneur part rarement seul : ses adjoints suivent souvent le même chemin. Il faut ensuite payer un nouveau staff, qui réclamera parfois des renforts en janvier. Cela ne veut pas dire qu’un licenciement n’est jamais justifié : un vestiaire cassé ou un désaccord de fond peuvent l’expliquer. Selon Ferrera, les vrais signaux sont ailleurs : des joueurs qui font le contraire de ce qui est travaillé à l’entraînement, un manque de respect, moins d’intensité, un entraîneur qui perd espoir. « C’est rarement basé sur les résultats. Un 0 sur 9 en début de saison, ça peut passer. Un 0 sur 24, ça commence à faire beaucoup. »

Mais l’électrochoc, lui, relève surtout de l’homéopathie : on soigne un malade qui était déjà en voie de guérison.

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