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Raymundo au pays du football

L'épisode est peu connu voire même oublié quand on évoque la carrière de Raymond Goethals. En 1980, Raymundo s'était envolé au Brésil, à Sao Paulo.

Portrait au trait de Raymond Goethals, de trois quarts, sur un aplat prune
© GR

Quand on lance le nom de Raymond Goethals à un passionné de football, quelques moments clefs de sa carrière ressortent avec aisance : sa Coupe des Clubs Champions enlevée avec l’Olympique de Marseille en 1993, les titres avec le Standard en 1982 et 1983 mais surtout le scandale Waterschei, sa Coupe des Coupes remportée avec Anderlecht en 1978 voire la 3e place des Diables à l’Euro 1972. Ses clubs ? Saint-Trond, Anderlecht, le Standard, Marseille voire Bordeaux.

Rarement, pour ne pas dire jamais, son passage au Sao Paulo FC n’est évoqué. Les archives au sujet de ce passage en Amérique ne sont pas légions, pour ne pas dire inexistantes. « Même moi, je n’ai pas de photos. C’est la seule période de sa carrière où je n’ai aucun document d’archive. C’est vraiment un petit épisode de sa vie », avoue Guy Goethals, son fils.

Nous sommes en 1980 et celui que beaucoup considèrent comme le plus grand entraineur belge de tous les temps s’apprête à vivre, à 59 ans, sa deuxième expérience à l’étranger. Une expérience brève, intense mais mitigée.

De la Gironde au Sud-Est brésilien

Après avoir amené Anderlecht à confirmer ses premiers succès européens, mais sans jamais avoir été champion de Belgique avec les Mauves, Raymond Goethals prend le pari de quitter la Belgique. Direction Bordeaux à la fin octobre avec l’objectif de relancer les Girondins mais, surtout, les sauver.

13Victoires en 25 matchs à Bordeaux

En 1978, le club de Gironde a évité la relégation pour un seul petit point mais le début de la saison suivante est catastrophique. Après treize journées, le club est en position de reléguable. En neuf mois, Raymond Goethals redresse fameusement la barre en remportant 13 des 25 matchs de championnat qu’il dirige pour propulser le club à la 6ème place.

« Je ne pouvais pas laisser passer cette occasion »

Raymond Goethals

« C’était un joli redressement, mais, en toute sincérité, Bordeaux valait largement ce classement », raconte-t-il dans Le douzième homme, sa biographie. « Pour tout dire, j’étais parfaitement bien à Bordeaux. Ce premier contact avec le championnat de France m’avait enchanté. Puisque tout le monde était content, Claude Bez m’a donc normalement proposé un nouveau contrat de deux ans. Hélas, des affaires familiales importantes me rappelaient impérativement en Belgique, et j’ai dû refuser la mort dans l’âme. »

Le Brésil plutôt que le Portugal

Malgré tout, fort de cette première expérience réussie à l’étranger, Goethals est fort courtisé, notamment dans le sud de l’Europe. Benfica et, dans la foulée Porto, s’intéressent au Belge. « Quand Benfica veut quelque chose, Porto le veut aussi et vice versa », se souvient-il. « Enfin, j’étais en tout cas loin de penser qu’on songeait également à moi à dix mille kilomètres de Bruxelles. »

Durant l’automne, en effet, c’est le Sao Paulo FC qui prend contact avec lui, via un Brésilien établi en Belgique. Perplexe face à cet intérêt, Goethals décide tout de même de se rendre au Brésil pour voir de quoi il en retourne.

Vue aérienne du stade Morumbi, à Sao Paulo, en tribunes pleines

L'impressionnant Morumbi a marqué Goethals. © GR

Il faut dire qu’il y a déjà 24 ans qu’on n’a plus vu un Européen entrainer une équipe au Brésil. Le dernier était à Sao Paulo justement, un certain Bela Guttman, le Hongrois connu pour avoir annoncé 100 ans de disette européenne à Benfica dans les années 60. « Je ne pouvais pas laisser passer cette occasion », explique Goethals dans son livre.

« C’était une période mouvementée », raconte Guy Goethals. « Alors, quand cette opportunité est arrivée, il l’a saisie. Je pense que, pour lui, c’était une manière de se changer les idées. »

C’est Jaime Franco, le directeur du football du club pauliste, qui eu vent des bons résultats obtenus par Goethals avec la Belgique, Anderlecht et Bordeaux, à une époque où internet n’existait pas et ne permettait pas de connaitre les résultats de n’importe quelle équipe partout dans le monde. L’homme désirait amener au Brésil les idées du Vieux Continent pour révolutionner la pratique du football dans son club. Une fois Goethals dans son bureau, il lui dévoile son plan.

Un binôme délicat

Au Brésil, ce n’est pas en tant qu’entraineur que Jaime Franco veut engager le Bruxellois mais plutôt en tant que conseiller sportif. Il doit aider le staff technique, emmené par Carlos Alberto Silva, à se mettre aux idées européennes. « J’ai trouvé que c’était une formidable opportunité et j’ai conclu le pacte », relate Goethals. « Il voulait aussi beaucoup apprendre de nous. C’était un échange. Lui-même avait le désir d’apprendre des choses, ici. Nous voulions en profiter », explique Fernando Casal de Rey, conseiller de Jaime Franco, au site uol.com.

Le Belge accorde une interview au cours de laquelle il expose ses idées, sa manière de voir le football. Les journalistes, pourtant expérimentés, sont conquis par ce que Goethals leur raconte. Le charme opère rapidement et tout semble donc s’imbriquer parfaitement pour que le passage de Raymundo au Brésil soit couronné de succès.

C’était sans compter sur Carlos Alberto Silva. L’entraineur pauliste voit d’un mauvais œil l’arrivée d’un chaperon européen. Pour lui, il n’y a la place que pour un seul entraineur à Sao Paulo : lui.

Portrait au trait de Carlos Alberto Silva, de profil, sur un aplat brun

Carlos Alberto Silva n'a jamais pu accepter la venue de Goethals. © GR

« Qu’il vienne sur le terrain avec moi et me montre qu’il est meilleur », annonce-t-il à ses dirigeants. La relation entre les deux hommes est donc assez froide, pour ne pas dire glaciale. « La barrière de la langue a beaucoup joué », estime Guy Goethals. « Les contacts avec le management journalier et le staff étaient très compliqués. Mon père ne parlait que le français et le néerlandais. Alors, dans un pays qui parle portugais, vous comprenez comme c’était délicat. »

Au fil des semaines, comprenant qu’il aurait du mal à imposer ses idées à l’entraineur brésilien, Raymond Goethals se tourne vers les jeunes. « J’étais le directeur du football à São Paulo et j’ai décidé de faire venir un entraîneur, mais ce n’était pas pour remplacer ou faire de l’ombre à Carlos Alberto », raconte Jaime Franco. « Je n’avais pas l’intention de le changer. Il s’agissait simplement d’écouter l’école européenne. »

Conditions difficiles

« Partout où mon métier m’a emporté, je me suis senti chez moi. Partout… sauf peut-être à Sao Paulo où les conditions étaient plus difficiles », reconnait Goethals dans sa biographie. « Je ne me suis pourtant pas senti abandonné au Brésil », écrit-il. « Le directeur administratif avait fait ses études à Paris et parlait parfaitement le français. Sa présence m’aidait beaucoup. Il y avait aussi un actionnaire suisse du club qui s’était spécialisé dans la culture des roses « baccara ». En plus, j’ai rencontré dans mon hôtel des ingénieurs français que le boulot avait envoyés au Brésil avec leur famille. Je n’étais donc pas tout seul. Mais j’étais quand même paumé. »

Sao Paulo, mégalopole, n’est évidemment pas Bruxelles ou Bordeaux. « Déjà que je ne suis pas très doué pour retrouver mon chemin… mais là j’avais des excuses », raconte l’entraineur qui disposait d’un chauffeur tant la circulation là-bas était chaotique. « J’ai saisi pourquoi le patron ne voulait pas spécialement voir son nouvel entraineur derrière au volant. Quitte à me payer, il aimait autant que je reste en vie… »

L'Avenida Paulista au dessin à l'encre.

La circulation était chaotique à Sao Paulo, en 1980. © GR

Finalement, au bout des quelques mois du championnat paulista, remporté par Sao Paulo, Goethals jette l’éponge. « Le président m’a proposé de poursuivre ma mission en janvier pour le début de la nouvelle saison. Mais, cette fois, j’ai refusé. Je ne pouvais pas rester à Sao Paulo. C’était impossible. »

Le Brésil, à l’époque, se montrait très méfiant à l’égard des étrangers qui venaient travailler au pays. Malgré son CV et son expérience, Goethals n’est jamais parvenu à faire l’unanimité autour de lui. « Il a compris qu’il y avait beaucoup de résistance à son égard », raconte, amer, Jaime Franco. « Il n’a pas pris tout ce qu’il aurait pu prendre. Cet échange d’expériences nous laisse tous un peu frustrés. »

« Quelques mots de portugais »

Malgré ce constat d’échec, Raymond Goethals retire du positif de ce passage éclair au Brésil. Dans sa biographie, le vainqueur de la Champions League 1993 avoue garder « un formidable souvenir de ce séjour ». Il ajoute : « Les Brésiliens, c’est sûr, ont le football dans le sang. »

Il n’estime pas avoir perdu son temps en signant à Sao Paulo. « J’en ai notamment profité pour apprendre quelques mots de portugais qui m’ont bien servi, quatre ans plus tard, lorsque je suis allé passer un an au Portugal. »

« Dans les années qui ont suivi, il n’est jamais revenu sur ce passage au Brésil », raconte son fils. « Pour nous, c’est assez flou. Surtout qu’il n’y avait pas internet à l’époque pour être tenu au courant. On n’est pas allé sur place non plus, car c’était un sacré voyage à organiser. On ne pouvait pas y aller pour simplement huit jours. Et même le téléphone, c’était autre chose. Pendant 6 mois, on n’a eu aucun contact avec lui. »

Jusqu’à présent, Raymond Goethals reste le seul Belge à avoir un jour intégré le staff d’une équipe brésilienne. « A jamais le premier », comme on dit du côté de Marseille.

GOETHALSSAO PAULO FCBRÉSIL